L’Église catholique de Côte d’Ivoire face à l’orpaillage clandestin : une interpellation prophétique pour la sauvegarde de la création
Introduction
L’essor de l’orpaillage clandestin constitue aujourd’hui l’une des préoccupations majeures de la société ivoirienne. Présenté par certains comme une réponse à la pauvreté et au chômage, particulièrement dans les zones rurales, ce phénomène produit cependant des conséquences considérables sur les populations, les terres, les cours d’eau, les forêts et les activités agricoles. La destruction des espaces cultivables, la pollution des eaux, l’utilisation de substances dangereuses, les accidents sur les sites miniers, l’insécurité et la fragilisation du tissu social sont autant de conséquences qui interpellent la conscience collective.
Face à cette situation, l’Église catholique de Côte d’Ivoire n’est pas restée silencieuse. À travers les prises de parole de la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire (CECCI), les messages publiés au terme de certaines assemblées plénières et les interventions de plusieurs évêques, l’Église manifeste une préoccupation croissante pour les conséquences humaines, sociales, politiques et environnementales de l’exploitation clandestine de l’or.
Cette position doit être comprise dans le cadre plus large de la doctrine sociale de l’Église et, particulièrement, de la théologie de l’écologie intégrale développée par le pape François dans l’encyclique Laudato Si’. L’Église ne considère donc pas l’environnement comme une réalité extérieure à la mission évangélisatrice. La sauvegarde de la création est liée à la dignité humaine, au bien commun, à la justice sociale et à la responsabilité envers les générations futures.
1. L’orpaillage clandestin dans les messages des évêques ivoiriens
Une prise de position particulièrement explicite apparaît dans le message publié au terme de la 113ᵉ Assemblée plénière de la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire, tenue à Agboville en juin 2019.
Dans ce message, les évêques abordent plusieurs questions préoccupantes pour la cohésion nationale : les conflits intercommunautaires, le foncier, l'insécurité, l'occupation illicite des forêts classées, les questions liées à l'identité nationale et l'orpaillage clandestin. Les évêques ne traitent donc pas l’orpaillage comme une simple question économique ou minière ; ils l’inscrivent dans un ensemble de phénomènes susceptibles d’alimenter les tensions sociales et l’insécurité.
Cette prise de position est importante parce qu’elle manifeste une conception intégrale de la question. Pour les évêques, la destruction de l’environnement ne peut être dissociée des problèmes de paix, de justice, de sécurité et de cohésion sociale.
La conclusion de cette assemblée est particulièrement significative. Les évêques appellent les différents acteurs de la société ivoirienne à éviter une nouvelle crise et demandent que les débats portant notamment sur l’orpaillage clandestin, le foncier et l’insécurité soient conduits dans un climat de sérénité et dans la recherche authentique de la paix.
L’orpaillage clandestin apparaît ainsi comme une question qui dépasse largement la recherche de l’or : il devient une question de bien commun et de paix sociale.
2. De la question sociale à la question écologique
La réflexion des évêques ivoiriens prend une dimension plus explicitement écologique dans les interventions pastorales récentes.
Un exemple significatif est fourni par le message de Mgr Bruno Essoh Yedoh, président de la Commission pour la pastorale sociale de la CECCI, à l’occasion de la Journée nationale de Caritas. L’évêque y dénonce les effets préjudiciables de l’exploitation illégale de l’or sur les écosystèmes et appelle à un changement de mentalité en faveur de la préservation de l’environnement. Il rattache explicitement cet appel à la pensée du pape François sur l’écologie intégrale et à l’encyclique Laudato Si’.
Cette évolution est théologiquement importante.
L’Église ne se contente plus de constater que l’orpaillage clandestin détruit les terres ou pollue les eaux. Elle invite à s’interroger sur le rapport que l’être humain entretient avec la création.
La question fondamentale devient alors : l’homme est-il le propriétaire absolu de la nature ou en est-il le gardien ?
À la lumière de Laudato Si’, la réponse chrétienne est claire : l’homme est appelé à cultiver et à garder la création. La terre n’est donc pas une marchandise dont on pourrait disposer sans limite. Elle constitue un don de Dieu confié à l’humanité.
3. La 123ᵉ Assemblée plénière : l’orpaillage clandestin comme symptôme d’une crise sociale
Une autre intervention mérite une attention particulière : le discours prononcé par Mgr Marcellin Yao Kouadio à la clôture de la 123ᵉ Assemblée plénière de la CECCI, en juin 2023.
Dans son analyse de la situation ivoirienne, le prélat évoque les zones rurales confrontées à plusieurs phénomènes sociaux préoccupants et mentionne explicitement les zones « minées par l’orpaillage clandestin ». Il établit ainsi un lien entre l’exploitation clandestine de l’or, la pauvreté des populations rurales, la fragilisation de la jeunesse et les autres maux qui affectent certaines communautés.
Le propos de Mgr Marcellin Yao Kouadio ne doit cependant pas être présenté comme une lettre pastorale nationale consacrée à l’orpaillage. Il s’agit d’une intervention prononcée dans le cadre de la clôture d’une Assemblée plénière.
Cette distinction est importante pour un travail scientifique.
Son intervention permet néanmoins de comprendre que, pour l’Église, l’orpaillage clandestin est révélateur d’une crise plus profonde : celle d’un modèle de développement qui peut produire de la richesse tout en laissant certaines populations dans la précarité.
L’interrogation devient alors fondamentale : à qui profite réellement la richesse extraite du sous-sol lorsque les populations locales héritent de terres dégradées, de cours d’eau pollués et de conditions de vie fragilisées ?
4. Les conclusions des Assemblées plénières : une lecture globale du phénomène
L’analyse des prises de parole épiscopales montre que l’orpaillage clandestin apparaît rarement comme une question isolée. Il est généralement associé à d’autres préoccupations : la protection des forêts, le foncier, la pauvreté rurale, l’insécurité, la cohésion sociale et la dignité humaine.
Cette approche correspond précisément à la logique de l’écologie intégrale.
L’écologie intégrale refuse de séparer artificiellement la protection de l’environnement et la protection de l’être humain. Une rivière polluée n’est pas seulement un problème écologique : elle devient un problème sanitaire. Une terre détruite n’est pas seulement une question environnementale : elle devient un problème agricole et économique. Une forêt dégradée n’est pas uniquement une perte de biodiversité : elle peut également compromettre les moyens de subsistance des populations.
Les conclusions des évêques invitent donc implicitement à une action concertée de tous les acteurs : pouvoirs publics, collectivités territoriales, communautés locales, autorités coutumières, jeunes, agriculteurs, exploitants miniers, organisations de la société civile et communautés religieuses.
5. La dimension pastorale de la lutte contre l’orpaillage clandestin
La position de l’Église ne saurait être réduite à une demande de répression.
La mission pastorale consiste également à proposer des chemins de conversion et d’espérance.
Il faut notamment agir auprès des jeunes qui, confrontés au chômage et à la pauvreté, peuvent considérer l’orpaillage comme l’une des rares possibilités d’obtenir rapidement des revenus.
L’Église est donc appelée à développer une pastorale de la terre et de l’environnement, à sensibiliser les communautés chrétiennes aux conséquences de la destruction de la création et à promouvoir des alternatives économiques respectueuses de la dignité humaine.
Cette mission rejoint directement l’appel du pape François à une conversion écologique.
Dans cette perspective, la lutte contre l’orpaillage clandestin ne peut être efficace que si elle s’accompagne d’une transformation des mentalités. Il ne suffit pas de fermer les sites clandestins ; il faut également s’attaquer aux causes qui conduisent les populations à y chercher leur subsistance.
La pauvreté, le chômage des jeunes, l’absence d’activités économiques alternatives et la recherche d’un enrichissement rapide doivent être pris en considération.
6. Les évêques ivoiriens et la sauvegarde de la « maison commune »
L’intérêt des prises de position des évêques ivoiriens réside finalement dans le fait qu’elles permettent de relier une réalité locale à une problématique universelle.
L’orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire n’est pas seulement une affaire de mines. Il pose la question de notre rapport à la création.
La terre, l’eau, les forêts et les ressources naturelles constituent un patrimoine commun. Leur exploitation doit être ordonnée au bien commun et à la dignité de la personne humaine. C’est précisément dans cette perspective que l’appel à l’écologie intégrale prend toute sa portée. La position de l’Église peut ainsi être résumée autour de quatre exigences :
protéger la création, défendre la dignité humaine, promouvoir le bien commun et rechercher des alternatives économiques durables.
Conclusion
L’étude des messages et interventions des évêques catholiques de Côte d’Ivoire permet de constater une prise de conscience progressive face au phénomène de l’orpaillage clandestin.
En 2019, dans le message issu de la 113ᵉ Assemblée plénière, les évêques l’inscrivent parmi les questions susceptibles d’affecter la paix, la sécurité et la cohésion nationale.
En 2023, lors de la 123ᵉ Assemblée plénière, Mgr Marcellin Yao Kouadio évoque les zones rurales fragilisées par l’orpaillage clandestin et relie cette réalité à une crise sociale plus large.
Plus récemment, Mgr Bruno Essoh Yedoh, dans le cadre de la pastorale sociale de la CECCI, a dénoncé les effets de l’exploitation illégale de l’or sur les écosystèmes et appelé à une conversion écologique inspirée de Laudato Si’.
Il convient donc de parler moins d’une succession de lettres pastorales exclusivement consacrées à l’orpaillage que d'une progressive construction d'une parole ecclésiale sur l'orpaillage, l'environnement, la justice sociale et le bien commun.
Cette parole possède une véritable portée prophétique. Elle rappelle que le développement économique ne peut être véritablement humain lorsqu’il détruit les conditions mêmes de la vie. Elle invite enfin la société ivoirienne à passer d’une logique d’exploitation de la nature à une logique de gérance responsable de la création.
Ainsi, la lutte contre l’orpaillage clandestin devient, dans une perspective chrétienne, une exigence de justice, de solidarité intergénérationnelle et de fidélité au projet créateur de Dieu.
P. Arnaud TEHE, Administrateur de la quasi-paroisse Saint-Raphaël Archange d'Abatta.